Il y a quelques jours, j'ai eu l'immense plaisir de rencontrer un sacré "grand" bonhomme...

l'astrophisicien, HUBERT REEVES

Pas fan pour un sou de tout ce qui concerne l'univers, je voyais cette entrevue d'un oeil "bien lointain", plus attirée sans doute par le cadre où se déroulait la rencontre et le plaisir du "bon" diner qui devait y être associé...

et bien NON...

l'endroit était superbe, mais "l'homme" m'a laissé le plus beau souvenir en m'entrainant pendant un très long discours - pas ennuyeux pour un sou! - dans l'AVANT.. et l'APRES..

J'ai ADDOOOREEE...

Il nous a offert son livre " chroniques du ciel et de la vie" et je vous livre un passage plutôt interessant qui est "tendance", qui mérite reflexion...

Seconde allégorie du radeau

Après un naufrage, des rescapés ont trouvé place sur un radeau.

L’embarcation est petite, mais confortable et contient des provisions pour plusieurs jours.

Les naufragés attendent les secours qui ne devraient pas tarder…

Sur la mer, un homme arrive en nageant et appelle à l’aide.

On se précipite pour l’accueillir.

On lui fait une place, on lui offre à boire.

L’ambiance est bonne et la tendance est au partage « Entre humains il faut s’entraider » etc…

Mais voici que trois nouvelles têtes s’approchent du radeau. Des opinions divergentes s’expriment maintenant. « Le radeau n’est pas si grand, les vivres sont limités…. », disent timidement certains passagers, aussitôt blâmés par les autres : « Refus d’assistance à personnes en danger… passible de poursuites judiciaires ! »On fait taire les récalcitrants, on se tasse encore. Le radeau est plus lourd… Et l’aspect des sacs de provisions parait désormais bien rétréci aux yeux qui les fixent.

Ce sont maintenant cinq personnes qui s’avancent en nageant, transies de froid et à bout de forces.

Manifestement, une famille entière, père, mère et enfants. L’ambiance sur le radeau a changé. La discussion est vive. Certains plaident la générosité ; d’autres veulent prendre les rames pour garder les nageurs à distance.

Tous admettent maintenant le risque de couler. Il faut limiter les admissions. Mais comment établir des critères valables ? Pendant que la discussion se poursuit, d’innombrables t^tes nouvelles apparaissent parmi les vagues et nagent lentement vers le radeau.

Cette scène, on l’aura compris, est une allégorie de la situation des émigrés sur notre planète. Elle veut illustrer la difficulté qu’il y a, quelquefois, à penser la réalité par rapport à laquelle, il faut bien le dire, nous sommes souvent bien démunis.

Chacun d’entre nous est prêt à partager sa nourriture avec ceux qui meurent de faim, à accueillir dans nos Etats de droit ceux qui sont à la merci de dictateurs cruels et sanguinaires. Nous ouvrirons toutes les portes de nos maisons surtout si nous pouvions voir de nos yeux la différence entre le sort de ces malheureux et le nôtre, nous, les nantis de tant de privilèges.

Mais nous savons que les nombres jouent contre nous et contre notre « bon cœur ». Plus d’un milliard de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, un nombre qui croît continuellement. Famine et eau polluée sont leur lot quotidien. L’arrivée parmi nous de centaines de millions d’Indiens ;, de Pakistanais et d’Africains déstabiliserait complètement notre mode de vie et, selon toute probabilité, nous entraînerait tous dans la même misère. Pour rien au monde nous n’accepterions de jouer le rôle du gendarme qui refoule les familles de »boat people » sans ressources. Mais nous fermons hypocritement les yeux quand les autorités de nos Etats renvoient les réfugiés dans leur pays d’origine.

Cette allégorie n’a d’autre but, je le répète, que d’illustrer notre impuissance à intégrer, dans nos réflexions et notre comportement, cette étrange et parfois cruelle réalité dans laquelle nous sommes immergés…

Hubert REEVES

Chroniques du ciel et de la vie.